Nick Wheeldon

Interview with Raoul Vignal by Camille Tardieux, Mowno

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07 Mar 25
Raoul Vignal et Nick Wheeldon, commun accord
Dans interviews par Camille Tardieux

Ils s’étaient souvent croisés mais jamais véritablement rencontrés. ‘We’re like ships that pass in the night‘ résumera Nick Wheeldon pour reprendre une célèbre expression anglaise. Son dernier chef d’œuvre en date, Make Art, laisse plus que jamais la part belle à l’émotion et aux nombreuses collaborations. Raoul Vignal, artiste lyonnais entré en scène en 2017, nous livrait lui durant l’automne Shadow Bands, un quatrième album tout aussi somptueux. Réunis pour un soir sur la scène du Grand Mix à Tourcoing, les deux artistes ont accepté de se livrer sur leur vision de la création, au cœur d’une scène folk française qui reste encore trop souvent méconnue et invisibilisée.

Comment vous y êtes-vous pris pour transposer vos derniers disques respectifs sur scène ?

Raoul : J’ai travaillé avec une équipe plutôt restreinte, même si pour cet album je me suis un peu lâché au niveau des arrangements. La question de savoir si je devais retrouver la scène seul ou avec d’autres musiciens s’est alors posée. Et puis j’ai eu la chance de me voir conseiller Antonin Cognet, un claviériste lyonnais qui évolue plutôt dans le milieu des musiques latines avec des groupes comme Aïtawa ou Chicharron. C’est une sorte de Ray Manzarek, capable de faire à la fois la basse et les arrangements au clavier. On s’est bien amusés à adapter le disque ensemble pour l’amener sur scène.
Nick : De mon côté, j’ai commencé à travailler chez moi avec Julien Ledru, qui est à la fois batteur et guitariste. J’étais fan de ses disques, on a donc commencé à bosser ensemble avant d’atterrir chez Paul Trigoulet, au Fausse Boutique Studio, pour ce qui devait être à l’origine un album de 8 titres… Mais on a fini avec 17 morceaux.
Raoul : Un classique (rires).
Nick : Le plus drôle, c’est qu’on a commencé à enregistrer la batterie alors que Julien ne savait pas encore qu’il allait en jouer sur le disque. On a fait ensuite avancer tout ça avec Thomas Carpentier au violon et Laurent Rigaut au saxophone. Sur scène, on a aussi des amis qui passent selon les dates, et puis nous avons surtout Harryson Jean-Baptiste à la basse, qui est le seul qui n’a pas joué sur le disque. Tout ça parce que je me suis engueulé avec deux autres potes entre temps (rires).

D’où ta douzaine de groupes avec lesquels tu alternes.

Nick : Non, il ne faut pas croire, ça n’arrive pas si souvent (rires).

Pour revenir aux arrangements très poussés et soignés dans vos deux albums, comment avez-vous appréhendé ce dépassement d’une formule folk classique pour pousser ces morceaux jusqu’à leur forme finale ?

Nick : Je crois qu’il n’y a pas vraiment de recettes, mais plutôt de la spontanéité. Il y a bien eu quelques contraintes que je me suis fixé – comme celle de n’utiliser que des instruments acoustiques, hormis la basse électrique – mais toujours en allant vers quelque chose de naturel, en accord avec le moment et en plaçant une confiance totale dans les différents invités du disque.
Raoul : De mon côté, j’ai beaucoup travaillé seul, même si Lucien Chatin qui m’accompagne aujourd’hui à la batterie et qui a sorti un disque sous le nom de Hannah Miette l’an dernier, a contribué à certains arrangements. La façon de travailler de Nick me parle beaucoup mais c’est vrai que, pour ce disque, je me suis plutôt mis dans un cadre avec le moins de monde possible. C’est un peu comme ça depuis le début : je prends sur moi en me disant que ça me permet de m’occuper un peu de tout, de garder une certaine spontanéité en studio. Cela évite aussi de passer trop de temps sur certaines questions qui risquent vite de faire perdre l’essence des morceaux. J’essaie de toujours garder les premières idées en tête et de faire en sorte qu’elles puissent aboutir. Mais c’est aussi un défaut. Comment gères-tu le fait de déléguer certains aspects de ta musique aux personnes avec lesquelles tu travailles, toi ?
Nick : Pour moi, c’est très facile, mais je pense que ça vient aussi du fait que j’aime créer un nouveau nom de groupe quasiment à chaque fois, pour que chaque disque soit un peu comme le premier et que chacun puisse s’y retrouver. Il ne m’arrive quasiment jamais de dire non à une idée.

Tu as un peu changé ta façon de faire en studio ces dernières années, non ?

Nick : Oui, c’est arrivé au moment où nous avons enregistré un disque qui n’est jamais sorti, avec Paul, peu avant Gift. C’était la première fois que je participais vraiment à un enregistrement avec des prises entièrement live. Quand on a fait ensuite Waiting For The Piano To Fall avec The Living Paintings en suivant ce procédé, je n’étais pas content du rendu des voix. J’ai donc voulu les refaire. Paul m’a suivi en me disant : ‘D’accord, mais tu verras, ce sera moins bien‘. Et il avait raison (rires). Même si je chantais mieux, objectivement, on perdait quelque chose.

Autant Nick nous a maintenant habitué à publier plusieurs disques par an à travers ses différentes formations, autant pour toi, Raoul, l’année dernière a marquée ta première double sortie avec, quelques mois avant Shadow Bands, un disque enregistré avec Théo Charaf, Two Way Street.

Raoul : Oui, tout s’est fait un peu en même temps. Cela faisait un petit moment qu’on avait envie de travailler ensemble avec Théo, comme il est aussi lyonnais même s’il évolue dans un univers plus marqué par le blues. Avec Cédric Béron, l’ingénieur du son qui nous accompagne en tournée, ils ont monté un label, Nitebirds, et Two Way Street a été une des premières sorties. Mais ce qui est drôle, c’est que tout ça s’est fait un peu sur le tas, de manière informelle, tout en permettant de faire une belle transition entre mon troisième et quatrième disque.

Justement, en parlant de ces différents artistes avec lesquels vous travaillez, quel est votre rapport à la scène folk française actuelle ?

Nick : Comme je viens plutôt des racines folk américaines, ce n’est pas forcément évident. Depuis que je suis arrivé en France, il y a douze ans, je cherche une scène française mais je ne l’ai toujours pas trouvée. Il y a bien des gens, des artistes, mais pas une scène au sens soudé du terme.
Raoul : Je suis carrément d’accord. Mais en même temps, je me dis que je suis peut-être un peu trop casanier, dans ma bulle, parce qu’en dehors de ceux qu’on a déjà cité il y a aussi Claire Days, Regular Girl, Matt Elliott… Tout un vivier qui existe finalement.

D’ailleurs, à l’origine, vous venez plutôt tous les deux de la scène garage…

Nick : Ah, je savais pas pour toi Raoul !
Raoul : Si si, j’ai d’ailleurs commencé mon projet solo pour avoir l’opportunité de faire des concerts quand mes potes n’étaient pas disponibles, sans penser que ça allait perdurer.
Nick : C’est vrai que venant du garage, où tu joues n’importe où, tout le temps, trouver des endroits pour jouer du folk en solo est plus difficile.

C’est vrai qu’on a un peu cet image de l’artiste folk qui, s’il veut jouer, va devoir trouver un rad miteux dans lequel il ne sera pas payé et où on ne l’écoutera pas forcément. Comment vous avez réussi vous, à dépasser ce stade ?

Nick : Ah bah justement, on ne l’a pas dépassé, c’est ça la folk (fou rire général). On cherche, on cherche, mais on ne trouve pas…

Vos labels respectifs (Talitres pour Raoul et Le Pop Club pour Nick) vous aident-ils à vous sentir moins seuls sur la scène française ?

Raoul : Oui, clairement. C’est là où ça devient important de profiter du rayonnement d’un label, même si celui-ci ne se cantonne pas à une seule esthétique. Ça permet de connecter avec d’autres musiciens, avec des gens du milieu, donc c’est un réseau dont nous aurions tort de ne pas profiter.

Ressentez-vous cette pression qui pousse les artistes à chanter en français dans l’espoir de vendre plus de disques ?

Nick : Oui, c’est vrai qu’on l’entend souvent, mais je ne pense pas que je ferai ce choix un jour (rires).
Raoul : Ceci dit, vu que c’est ta langue natale Nick, tu as plus de légitimité que moi à chanter en anglais. Je ne sais pas d’ailleurs si les gens parfois viennent te voir à la fin des concerts pour te dire qu’ils n’ont pas tout compris et qu’ils aimeraient, parfois, mieux comprendre les textes ?
Nick : Non, ça ne m’est jamais arrivé. Je sens bien parfois que les gens ne comprennent pas trop mais je ne ressens pas une pression au niveau de la langue pour autant, même si c’est vrai que l’autre jour quelqu’un m’a demandé si je songeais à faire un album en français bientôt. Je n’ai pas répondu (rires). Plus sérieusement, j’aime cette langue. Mais vu que j’ai déjà un peu de mal à la parler, la chanter… Ce serait vraiment compliqué. En même temps, ce serait un vrai défi, mais je ne fais pas de la musique pour me lancer des défis. Je sens qu’aujourd’hui, en tout cas, ça ne serait pas naturel.

En parlant d’aspects naturels, tu as cette capacité, et notamment dans ton dernier album, de jouer vraiment sur les limites. Je pense à ta voix, parfois sur le fil du rasoir, mais aussi à la production, qui semble de plus en plus brut au fil de tes disques.

Nick : Je pense que ça vient du fait qu’on écoute pas mal de jazz avec Paul. Et dans le jazz, une bonne prise n’est pas toujours une prise parfaite. On a appris à garder une prise qu’on aime, malgré ses défauts et ses imperfections. A partir du moment où ça fait résonner quelque chose en nous, c’est bon. Il y a aussi cette idée, un peu comme chez Adrianne Lenker, d’aller vers des endroits plus inconfortables pour révéler des choses que je ne connais pas de moi-même. Et tant pis si la prise est un peu sale, au contraire, c’est très bien comme ça.
Raoul : J’ai l’impression que l’essentiel réside dans l’équilibre des sources entre elles, qu’elles puissent fonctionner ensemble.
Nick : Que tout fasse sens.

Nick, en dehors de ta carrière musicale, tu es aussi le programmateur de La Pointe Lafayette à Paris. Qu’est-ce que cela t’apporte par rapport à ta vision de la scène actuelle ?

Nick : Ça me permet déjà de croiser beaucoup de monde, de différentes cliques, tout un tas d’univers musicaux. Il y a toujours de nouvelles scènes, de nouveaux artistes à découvrir. Par exemple, j’ai récemment découvert toute une scène post-rock en France dont j’ignorais l’existence et qui est vraiment impressionnante. Tout cela m’aide beaucoup. Et ce que j’aime aussi, c’est que les artistes que je programme ne connaissent pas forcément mes projets musicaux. Du coup, comme tout ingé son, il m’arrive parfois de prendre cher mais je trouve ça plutôt sain, ne serait-ce que pour l’humilité.

Raoul, tu as tenté toi de fréquenter des scènes différentes ?

Raoul : J’ai bien tenté Paris, mais malheureusement j’y ai emménagé un mois avant le confinement (rires). Enfin, j’ai quand même réussi à mettre ça à profit en écrivant mon troisième disque là-bas, dans la cuisine. Il y a donc cette frustration de me dire que j’ai essayé au mauvais moment, mais ça ne m’empêche pas de bouger un peu, ça fait toujours du bien au mental comme au niveau de l’inspiration. J’ai notamment vécu à Berlin pendant deux ans en me frottant à tous les open mic, à jouer pour trois fois rien ou juste pour quelques bières, et c’était chouette même si c’est bien d’en sortir aussi.
Nick : D’ailleurs, en te voyant jouer pendant les balances tout à l’heure, j’ai été bluffé par ton jeu. Comment tu as appris à jouer si bien de la guitare ? Tu as commencé tôt non ?
Raoul : Vers 15 ans je crois.
Nick : D’accord… Je te demande ça car j’ai commencé assez tard de mon côté, puisque j’ai eu mon premier groupe à l’âge de 27 ans. Tu penses que c’est plus facile en débutant plus jeune ?
Raoul : J’imagine que ça doit jouer sur la technique, oui. Maintenant, pour la musicalité, c’est autre chose. On connaît tous d’excellents instrumentistes qui ne parviennent pas forcément pour autant à transformer cela en une forme de sensibilité artistique.

Comment percevez-vous le système de l’intermittence en France ?

Nick : Autant je trouve ça très bien que ça existe, notamment pour les techniciens, autant j’ai l’impression que ça ne fonctionne pas pour tout le monde. Ce n’est pas assez ouvert, c’est même plutôt élitiste. Par exemple, si tu fais de la céramique, tu ne pourras pas y accéder. Idem pour les artistes plus timides, moins portés sur la scène ou sur la communication. Il y a un travail à faire pour ouvrir ce statut à plus de gens, surtout car c’est difficile de créer dans la précarité. Si tu es musicien, il te faut forcément un espace adapté. Et si tu appartiens à une classe sociale assez pauvre, tu ne pourras pas te créer de bonnes conditions, un environnement qui te correspond. Moi, par exemple, j’ai eu beaucoup de chance car mon père avait un garage dans lequel je pouvais jouer fort et crier. Si tu n’as pas ce genre d’opportunité, c’est très difficile de te lancer. Après, je suis aussi partisan de cette idée de salaire universel, pour que tout le monde puisse créer, mais c’est un autre sujet (rires).
Raoul : Pour le coup, j’entame ma cinquième année d’intermittence, et je dois avouer que ça fonctionne grâce aux collaborations. C’est pas tant le fait de sortir un disque ou de faire une tournée qui me permet de m’en sortir, mais plus ma casquette de technicien que j’ai sur d’autres projets. Je rejoins complètement Nick sur le fait que c’est dommage que ça ne s’étende pas à davantage de circuits artistiques ou artisanaux. Il y a un côté très confortable avec ce statut, et en même temps c’est un engrenage qui peut rendre un peu fou par moment. Lorsque tu es poussé à faire des heures pour valider à tout prix l’intermittence, tu ne fais pas toujours le bon choix, artistiquement comme psychologiquement parlant. Ce que j’ai observé au niveau de mon cercle d’amis intermittents, c’est qu’il y a toujours une certaine euphorie au début, lorsqu’on parvient à accéder au statut. Mais dix ans plus tard, tout le monde est un peu à courir à droite à gauche pour choper des plans. On sent qu’il y a vraiment une épée de Damoclès pour renouveler ses droits d’année en année.
Nick : J’imagine qu’il y a un côté très stressant oui, en plus de la précarité. Après, si on compare avec l’Angleterre, par exemple, c’est évident qu’on a beaucoup de chance, même si je ne sais pas trop quel impact tout cela peu avoir au niveau de la qualité artistique.

Comment est-ce que vous gérez l’éventuelle distance que vous placez vis-à-vis de vous-même au niveau de l’écriture des textes ?

Raoul : Je pense qu’à partir du moment où tu écris quelque chose, il faut l’assumer. On peut écrire un morceau pour se faire du bien à soi, comme une sorte de thérapie, ou pour les autres. De mon côté, je sais que j’écris d’abord pour moi, et tant mieux ensuite si ça touche d’autres personnes. D’où l’intérêt de la scène aussi, ce partage très direct avec le public. Mais je ne crois pas qu’il y ait de bonnes raisons de se cacher ou de ne pas assumer ce qu’on écrit.
Nick : C’est difficile de se censurer oui, parce que quand tu écris, finalement, c’est un peu comme si tu plaquais directement ton cerveau sur la page. Je ne me suis jamais interdit d’aborder un sujet mais je reste conscient que c’est un vrai privilège de pouvoir partager tout ça avec des gens.

Photos : Titouan Massé, Anne Laure Etienne