Nick Wheeldon

Interview with Sound of Violence

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L'instant était solennel : nous allions enfin rencontrer l'homme qui a sorti quatre fois plus de disques en quatre ans qu'Axl Rose en un quart de siècle. Rencontre autour d'une bière avec le plus Sheffieldois des parisiens, Nick Wheeldon.

Tu as publié en 2024 Waiting For The Piano To Fall et le double album Make Art, tu reviens maintenant avec Tadpoles... Comment expliques-tu ce rythme de production particulièrement rapide par rapport au reste de l’industrie musicale ?

En réalité, tout dépend de mon label. Là, par exemple, j’ai déjà deux albums de prêts, mais il faut laisser à chaque disque le temps d’exister. Pour Tadpoles, il a été écrit en 2022-2023, puis enregistré en mars 2025 et mixé dans la foulée. Il aurait pu sortir avant mais mon label a préféré temporiser jusqu’à maintenant car Make Art était sorti peu de temps avant. Je n’arrête pas d’écrire, et quand je sens qu’un disque peut prendre sens en agençant certaines chansons entre elles, je l’enregistre.

Tu as choisi de t’établir en France depuis plus de dix ans après avoir vécu à Sheffield, pour quelle raison ?

A cause d’une française ! Je l’ai connue à Sheffield, on s’est quittés, on s’est retrouvés, on s’est re-quittés... Mais on est toujours très bons amis et on fait de la musique ensemble. J’ai même vécu quelques temps en Italie à une époque ! Mais maintenant ma vie est beaucoup plus stable.

Cet album a été enregistré avec les Living Paintings, tout comme Waiting For The Piano To Fall. En revanche tu avais enregistré Make Art avec le Make Art Band. Comment choisis-tu les musiciens qui t’accompagnent ?

Quand j’écris mes chansons, j’imagine les arrangements dans ma tête, et en fonction de ceux-ci j’imagine la formation la plus adaptée. Un de mes deux prochains albums a été enregistré avec le Make Art Band par exemple.

Pourquoi avoir choisi d’appeler ce nouvel album Tadpoles (ndlr : « têtards ») ?

Au début, c’était une blague du groupe pour parler des chansons que je leur proposais ! Et puis finalement c’est devenu plus sérieux, et plus cohérent avec le contenu de l’album. Il y a un lien avec la fascination de la nature, l’évolution, et pas seulement celle de mes chansons mais aussi ma propre évolution ! J’ai vu une thérapeute et ça a beaucoup joué dans l’écriture de ce disque.

Dès le premier titre, You Can’t Have It All), on note la grande liberté laissée à tes musiciens, notamment sur le final. C’était une volonté de leur laisser plus d’espace par rapport aux disques précédents ?

C’était important que ce morceau dégage une fraîcheur car c’est le premier titre de l’album. Pour la plupart des morceaux qui le composent, ça fait deux ans qu’on les joue en live, donc le groupe les connaissait parfaitement. Tout a été joué live sur ce disque, sauf les cuivres et les chœurs, qui ont été enregistrés séparément. C’est un disque sur lequel je chante beaucoup plus doucement que sur les précédents. C’est un disque très gentil en fait !

Comment fonctionnes-tu avec tes musiciens ? Tu as déjà des arrangements précis en tête lorsque tu leur présentes tes morceaux ou est-ce que tu les laisses développer leurs propres idées ?

C’est vraiment très basique et très naturel, je suis loin d’être un dictateur ! Je les connais depuis des années, je sais pourquoi je joue avec eux et ils savent pourquoi ils jouent avec moi, il n’y a jamais de mauvaises surprises.

Tes disques précédents rappelaient par certains côtés certains titres de Bob Dylan. Sur Tapdoles, on a parfois l’impression de retrouver l’atmosphère de Desire, avec un groupe jouant de façon très décontractée et un violon très présent. Que penses-tu de ce rapprochement ?

J’adore Bob Dylan, mais on ne compose pas du tout de la même manière. Par contre, le fait qu’il ait enregistré beaucoup de ses albums dans des conditions live, ça m’a beaucoup inspiré. J’ai réécouté A New Morning l’autre jour, c’est un super album et pourtant il y a plein de fausses notes ! Mais il a été enregistré live et il dégage quelque chose. Pour Tadpoles, on a enregistré sur un huit-pistes dans une grange, on a monté tout le matériel en trois jours, sept pistes étaient consacrées au groupe et la dernière était réservée pour les overdubs des cuivres et des chœurs. Les journées étaient longues, mais je suis très satisfait du résultat !

Plus généralement, quels sont les artistes qui ont eu la plus grande influence sur toi ?

Gene Clark (ndlr : guitariste et fondateur des Byrds), notamment ses albums solos qui mélangent country, soul et folk-rock. Gram Parsons et les Flying Burrito Brothers également. Mais mon groupe préféré c’est les Charlatans, je les ai vus soixante-dix fois en concert, à un moment donné c’était comme une drogue ! J’aime beaucoup les Felice Brothers également.

L’album a été enregistré en neuf jours et de façon analogique, tu voulais vraiment conserver la plus grande spontanéité possible ?

Ce n’est pas tant pour le son, c’est surtout pour la méthode de travail que l’utilisation de l’analogique implique. Il fait jouer tous ensemble, accepter les défauts des uns et des autres... C’est vraiment travailler comme cela que j’apprécie.

Certains morceaux, Tadpole et Calamity notamment, sont portés par des superbes mélodies d’une grande mélancolie. C’est difficile pour Nick Wheeldon d’écrire des morceaux joyeux ?

Je pense que oui, c’est ce que ma copine m’a dit l’autre jour ! Calamity parle d’un oiseau que je regarde mourir, c’est le genre de moment très bizarre qu’on peut avoir dans une vie, à la fois trash et fascinant... En fait ça parle d’apprécier tous les moments de la vie !

Patient Of Desire démarre normalement avant de dévier vers une partie purement instrumentale. Sur l’album précédent, on avait déjà des morceaux en deux parties (I Found A Home notamment). C’est une volonté de surprendre l’auditeur ?

Je ne sais pas vraiment... C’est le groupe qui a voulu que je démarre tout seul. J’avais déjà joué ce morceau avec une autre formation et il y avait déjà toute cette partie instrumentale post-rock. Celle qu’on entend sur le disque, le pianiste l’a jouée en une seule prise, j’avais le casque sur la tête, j’ai trouvé ça magnifique. Ce passage permet aussi une respiration dans l’album, qui est très dense au niveau des textes.

Sur les disques précédents, la guitare était souvent mise très en avant et accordée de façon très particulière, comme si elle était sur le point de se désagréger. Sur ce nouvel album, elle sonne en revanche plus en retrait. C’était un souhait de laisser avant tout sonner le groupe dans son ensemble ?

Comme on jouait tous dans la même pièce, on entend finalement davantage la guitare dans le micro voix que dans le micro guitare, c’est surtout pour ça qu’on l’entend moins. Mais de toutes façons je ne pense pas que je sois un très bon guitariste !

Le travail fait sur la stéréo renforce l’impression d’être au milieu du groupe. On a souvent le piano dans le canal gauche, les guitares et le violon dans le canal droit, et la batterie et le chant au milieu...

C’était déjà le cas sur Waiting For The Piano To Fall, mon ingénieur du son voulait enregistrer en mono mais j’ai insisté pour le faire en stéréo, j’ai toujours préféré ça !

Le dernier titre de l’album, Summer Prey, dure plus de sept minutes et se termine sur un final quasiment instrumental et l’arrivée de cuivres. Tu as laissé les Living Paintings improviser ?

Depuis deux ans on finit tous nos concerts par ce titre et on n’a jamais joué deux fois la même fin ! La version qu’on a choisie ne ressemble pas forcément à ce qu’on fait d’habitude, ce qui fait que les cuivres ont dû s’adapter, mais c’était celle où ma voix sonnait le mieux. Je voulais aussi une fin naturelle, pas un fade-out, et c’est cool que ce soit le bassiste qui finisse ainsi l’album, d’habitude c’est un instrument qu’on n’entend pas trop !

Vu ton rythme, le prochain album doit-il être attendu avant la fin de l’année ?

Oui, ce sera un album très lo-fi, enregistré tout seul chez moi sur un 4 pistes. Il devrait sortir en novembre 2026. Et l’album que j’ai enregistré avec le Make Art Band devrait sortir lui en septembre 2027, et je trouve que c’est la meilleure chose que j’ai faite jusque-là !