Tadpoles Avant Première et Interview, MOWNO
Photo by Titouan Masse
Il y a des lieux magiques mais discrets dont on ne soupçonnerait pas l’existence vu de l’extérieur. Pour tous les amateurs de studios analogiques, Fausse Boutique Studio à Lille est définitivement de ceux-là. Véritable antre de la musique indie baignant dans une ambiance cosy entre lumière tamisée, espace feutré et cadre intimiste, il faut le voir – mais aussi l’entendre – pour le croire. En décembre dernier, Paul Trigoulet, qui officie aux manettes, nous a reçu avec Nick Wheeldon entre deux sessions de mixage pour le nouvel album – et c’est une exclu – du Make Art Band. Mais avant de parler du futur, parlons d’abord du présent : un présent ancré dans une approche qui appartient, d’un point de vue technique, assurément au passé et qui, pourtant, s’habille d’une grande modernité. On ne présente plus le musicien français d’adoption, originaire de Sheffield, qui publie des disques aussi inspirants que bouleversants à un rythme effréné depuis maintenant une bonne dizaine d’années. Multipliant les projets et les collaborations, Nick Wheeldon a toujours su garder une place de premier choix dans son studio et auprès de son ingénieur du son favori qui officie également à ses côtés en tant que musicien. Les deux nous parlent de Tadpole, nouvel album de The Living Paintings qui sort deux ans après le premier, Waiting For The Piano To Fall.
Nick, quand as-tu commencé à écrire ces nouveaux morceaux ?
Nick Wheeldon : Juste avant d’enregistrer l’album Make Art. A l’origine, je voulais même le sortir avant, mais le premier enregistrement de ce disque – que nous avions tenté à Lille fin 2023 – n’a pas fonctionné. Ça ne nous a pas empêchés de commencer à jouer certains de ces morceaux en concert.
Paul : Le fait de les avoir joués en live avant de repasser au studio, je crois que c’est la grosse différence avec le premier Living Paintings.
Justement, comment cette deuxième session s’est organisée ?
Paul : On a décidé de partir dans les Landes, dans un autre environnement, en déplaçant un petit studio dans une voiture. Chacun a ramené un peu de matériel qu’on a installé à Lüe grâce à notre pianiste, Sam, qui a tout supervisé et qui avait un voisin propriétaire d’une grange au milieu de la forêt. Ce n’était pas un endroit prévu pour faire de la musique mais le cadre était si agréable qu’on s’est débrouillé pour que ça le devienne (rires). Il y a eu des petites surprises au niveau de l’acoustique, mais finalement ça sonnait bien. Il valait mieux puisque nous étions au complet, tous ensemble pendant sept jours ! On a fait le maximum de prises en live. Seuls les cuivres ont été ajoutés à posteriori.
Vous avez rencontré des soucis particuliers pour ce disque ?
Nick : Oh oui… (rires). Disons que la principale difficulté a été de se mettre d’accord sur la répartition de certains rôles, notamment au niveau de la production, du mix ou même de l’enregistrement. Il y a eu des désaccords, des tensions. Nous n’avions pas forcément les mêmes attentes ni les mêmes envies, ce qui a pu parfois être compliqué à gérer.
Paul : En même temps, ça fait partie de la vie de groupe. Ce n’est pas rien, il y a forcément beaucoup d’affects qui rentrent en jeu, un impact social important. Et comme tout a été fait sur bandes, que nous n’avions pas la même machine au moment du mixage que pendant l’enregistrement, il y a aussi eu des petits couacs au niveau technique.
J’imagine que cela a joué sur ce qu’est devenu l’album ?
Paul : Oui, déjà parce que c’est un album qu’on ne pensait pas finir un jour, surtout après l’échec de la première session. Ça a été un vrai combat, mais tout le monde s’est accroché. Je pense que ça s’entend à pleins de niveaux dans ces morceaux. Mais on l’a fait, puisqu’ils sont tous là. Il y a eu pas mal de prises et on a fini avec quatre bandes de quarante minutes.
Comment avez-vous choisi celles que vous avez conservées ?
Nick : C’était assez évident, même s’il y a eu quelques surprises au moment de les réécouter. Certaines que nous pensions écarter étaient en fait les meilleures, tandis que d’autres que nous pensions utiliser fonctionnaient moins. Ça a été notamment le cas pour Calamity ou Hilda & Jesus. En fait, il y avait les versions que nous jouons en live auxquelles j’étais attaché mais, pour le studio, nous avons testé plein d’autres directions, avec des arrangements dans tous les sens, sans toutefois parvenir à trouver quelque chose de vraiment convaincant. Le temps a fini par nous manquer, et nous sommes donc revenus au dernier moment vers la version live, plus évidente.
Le fait de jongler avec différentes machines analogiques [un Tascam 388, un Tascam MS16 et un Fostex E2], qu’est-ce que cela a généré comme problématique ?
Paul : Disons qu’il a fallu beaucoup jouer sur la vitesse, l’étalonnage, le son. On voulait avant tout faire confiance à nos oreilles, sans dénaturer évidemment les choix opérés pendant la session d’enregistrement. Le fait d’aborder le mix sous cet angle nous a aussi permis de prendre un peu de distance par rapport aux tensions et conflits qui avaient surgi pendant l’enregistrement, d’aborder tout ça avec un regard un peu nouveau. Ça a été beaucoup de bricolages, parfois en mixant sur trois magnétos en même temps (rires).
Vous aviez déjà poussé aussi loin le travail sur ces machines avant ce disque ?
Nick : Non, même si ça fait déjà un moment qu’on travaille avec. Mais comme on tient à réaliser absolument les séances de mix ensemble, tous les deux, ça fait partie du processus. Et puis ce côté mixage en direct, directement sur bandes, j’adore ça.
Vos visions ne s’opposent pas parfois ?
Paul : Si, bien-sûr, ça arrive.
Nick : Mais c’est plutôt une bonne chose, d’autant plus qu’on se fait énormément confiance. En fait, tout seul, j’ai tendance à pousser les choses un peu dans le rouge. Donc c’est bien que Paul soit là pour réguler un peu tout ça (rires). Ça laisse place à des compromis, au feeling, et aussi à cet aspect émotionnel qui dépasse le simple fait technique. C’est peut-être d’ailleurs ce qui se perd lorsqu’on bosse plutôt sur un ordi. Sur Make Art, par exemple, il y a beaucoup de choses chouettes qu’on aurait jamais pu laisser passer si on avait bossé en numérique. Un morceau comme Comedy n’aurait jamais pu avoir cette couleur là sans travailler en analogique.
Pour revenir à ce nouvel album, il y a des morceaux très surprenants, notamment au niveau des structures ou de la direction artistique. Je pense notamment à Patient Of Desire, avec cet espace laissé au piano et à une dimension plus minimaliste, presque ambient, sur sa seconde partie.
Nick : Ce morceau est, à l’origine, une composition que j’avais écrite avec le groupe Mosiacs, et que nous avions mise de côté. Il y avait déjà cette idée de petite ritournelle sur deux accords, à la fin, mais Sam de The Living Paintings a vraiment poussé le truc jusqu’au bout. C’était une des dernières prises de la session, tout le monde était déjà en train de commencer à ranger. J’écoutais ça au casque et j’étais comme dans une bulle, tout en ressentant une grande tristesse. Quand j’écoute ce titre aujourd’hui, il y a toutes ces sensations qui reviennent, notamment ce moment où je me suis dis que c’était peut-être la fin du groupe… Mais on a rejoué ensemble depuis, donc ça va (rires).
D’ailleurs, au niveau du processus, comment vous y êtes-vous pris pour enregistrer tout ça ?
Paul : On restait focus sur un morceau, on enchaînait les prises, puis on passait à un autre une fois qu’on était satisfait. Sauf si bien-sûr si quelqu’un en avait marre avant…
Nick : Oui, et puis il y avait aussi toute cette phase de déchiffrage à chaque fois. Même si on connaissait bien ces morceaux pour les avoir joués en live, il fallait les revoir pour mieux les fixer dans leur version studio.
Paul : Et puis ça nous a aussi permis d’être plus précis au niveau de certaines dynamiques, des accents, du groove, surtout vis-à-vis du chant.
Nick, tu arrives avec quelle base quand tu proposes un morceau au groupe ?
Nick : Souvent, j’arrive directement avec une idée d’album. J’ai déjà toute la tracklist en tête, toutes les compos, les textes et même les démos en version guitare-voix avec moi. C’est d’ailleurs de là que vient l’idée du titre Tadpole : ces chansons qui ne sont encore que des têtards avant que nous passions en studio avec le groupe pour les transformer en grenouilles (rires).
La nature occupe toujours une place très forte dans tes textes, tout comme ta relation aux émotions. Est-il facile pour toi d’écrire des paroles ?
Nick : Ça dépend. La plupart du temps, j’ai les textes avant la musique, mais ce n’est pas toujours le cas. Pour ce qui est de la nature, j’ai grandi à la campagne, ça fait donc pleinement partie de mon environnement. Et puis je suis surtout, comme beaucoup, très sensible à la question de l’écologie. Par exemple, j’ai écrit Calamity juste après avoir été témoin de la mort d’un oiseau qui venait de se prendre la vitre d’une fenêtre, chez mes parents. J’ai vu son dernier souffle. C’est ce qui me connecte aussi à une forme de spiritualité, plus que par le prisme de la religion.
Ce qui ne t’empêche pas d’aborder ce sujet avec humour par moments, comme dans le morceau Hilda & Jesus où tu chantes : ‘Jesus was a boy like any other, he’s just tasted a shit load of acid‘.
Nick : Oui, mais en fait ça reste quand même un double sens puisque le Jesus dont je parle dans ce morceau existe réellement. Lorsque j’étais enfant, il y avait un couple de vagabonds qui vivait près de chez moi et qui me faisait un peu peur parce qu’ils avaient pas mal de problèmes de drogue et de santé mentale. Je jugeais beaucoup leur façon d’être, dans mes pensées ainsi que dans ma manière d’agir avec eux. Ce titre, c’est comme une façon de me racheter aujourd’hui, cette fois-ci avec mon regard d’adulte. D’où la conclusion : ‘I wish i’d know them then, I wish I knew them now‘.
Y a-t-il eu des chansons dont tu as eu plus de mal à accoucher que d’autres ?
Nick : Oui. Sleeping Dogs, par exemple, a connu une gestation particulièrement difficile. En fait, la plupart des chansons du disque sont liées à des ruptures de relations amicales, ce qui explique un peu son orientation et sa tonalité, même s’il y a toujours un peu d’espoir.
Au niveau des instruments, on découvre de nouvelles sonorités, comme ces arrangements au niveau des cuivres.
Paul : J’ai reçu une trompette en cadeau de la part de mes potes, pour mes 30 ans. Ça faisait longtemps que je voulais me mettre à un nouvel instrument, après la guitare et le piano, et je pensais à celui-ci en particulier. Ça a donc été l’occasion d’en jouer sur un disque pour la première fois.
Nick : C’est vrai que c’est le premier album que je fais qui comporte une section de cuivres avec une trompette, deux saxophones et un mellophone. C’est Michel Roux, qui joue justement du mellophone, qui a dirigé ce petit ensemble et finalisé les arrangements.
Vous êtes dix musiciens sur l’album, six en concert si je ne me trompe pas, et la tournée de l’album commence au printemps. Comment gérez-vous cela ?
Paul : On arrive toujours à se retrouver quelques jours avant. En amont, on cale au minimum une grosse répétition avec tout le monde. On l’enregistre, ce qui nous sert ensuite de référence pour avancer un peu sur les détails chacun de notre côté.
Nick : C’est aussi pour ça qu’on enregistre souvent l’album avant de faire des concerts (rires).
D’ailleurs, ce sera quoi la suite ?
Paul : On a terminé l’enregistrement du prochain disque du Make Art Band il y a quelques mois, et on est sur le point de peaufiner le mix. Il a été entièrement réalisé ici, à Fausse Boutique.
Nick : De mon côté, j’ai aussi un album solo en préparation. Celui-ci sera beaucoup plus brut et lo-fi, enregistré sur un quatre pistes avec du matériel de mauvaise qualité. C’est mon nouveau défi.
Photos : Camille Tardieux (studio), Titouan Massé (live et portraits)