Nick Wheeldon

'Tadpoles', Review - Mowno

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Album / Le Pop Club / 27.03.2026
Folk rock

Un soudain accord légèrement dissonant inaugure Tadpoles, deuxième album de Nick Wheeldon en compagnie de The Living Paintings. Feutré, mystérieux, le point d’interrogation capte l’attention avant de s’évaporer, révélant les syncopes lancinantes opérées par Nico Brusq sur sa batterie. Arabesques rêveuses sur les couplets, suspensions intimistes sur les refrains, breakbeat cinématique… You Can’t Have It All ouvre le champ des possibles instrumental, très ironiquement. Dans l’écouteur gauche, il y a le piano très saloon de Sam Roux ; dans l’écouteur droit il y a la guitare country-rock psyché de Paul Trigoulet (également aux manettes de l’enregistrement et du mixage) ; et au centre, bien entendu, on trouve la guitare folk et la voix toujours aussi poignante de Nick. Le violon champêtre de Stéphane Jach rejoint rapidement ce dernier, suivi par — ô surprise — une section de bois et de cuivres, tenue par Marc Mouches (saxophone), Michel Roux (mellophone) et Laurent Rigaut (saxophone, clarinette basse), qui emmènent le premier titre du disque dans une échappée libre en mode majeur et ensoleillé, quasi southern soul.

Le décor a toujours eu des tonalités seventies chez Wheeldon, et quiconque a gardé Gift près de son coeur sait à quel point Nick ne triche jamais à leur sujet, même quand il élargit sa palette folk-rock initiale. Les explorations stylistiques de Make Art le prouvaient déjà en 2023. Même chose au cours de Tadpoles, avec ces graciles arrangements de flûte dans la première partie de Patient Of Desire, ou encore la longue conclusion minimaliste et atmosphérique faisant uniquement intervenir le piano et le violon sur cette même piste. Une conclusion enregistrée à la toute fin de sessions comme toujours majoritairement live, au moment où Nick se demandait si The Living Paintings survivrait à l’accouchement difficile de ce disque (un premier enregistrement studio du projet avorté, questionnements, tensions, mixage des prises plus complexe que prévu…). Que l’on se rassure, ces difficultés passagères n’apparaissent aucunement à l’écoute du résultat. L’album laisse juste affleurer les aspérités, les respirations, et une part d’improvisation qui donne aux compositions une forme d’instabilité maîtrisée. Comme si les obstacles techniques et humains rencontrés dans cette grange perdue au fin fond des Landes avaient in fine contribué à créer un espace sonore à part…

Quoi de plus naturel, au fond ? L’adversité et la fragilité sont les sources d’inspiration majeures de l’orfèvrerie Wheeldon, à la fois introspective dans son écriture et collective dans son exécution, et les joyaux bruts de Tadpoles, naviguant entre retenue mélancolique et élans plus ouverts, s’égrènent comme autant de rappels de ce qui rend la musique de Nick si précieuse, et si inscrite dans l’expérience humaine, justement. Le refrain de Sleeping Dogs plonge dans l’abysse d’une relation vouée au naufrage et en revient avec les plus belles harmonies du monde, tel un trophée arraché à Poséïdon. La ballade existentielle Tadpole surgit avec la douceur d’une aube remplie de promesses, toutes tenues dans son final lumineux. Nick y métaphorise l’image du têtard se transformant en grenouille : des bribes de paroles prononcées au petit matin deviendront-ils une grande chanson le soir ? Quels animaux de la forêt survivront au jour à venir ? Quel homme et artiste puis-je être aujourd’hui ? Une question également posée au cours des délicats arpèges de Forgotten Lines… Ajoutons aussi à cette liste Hilda and Jesus, hymne enlevé que Bruce Springsteen aurait pu écrire s’il avait continué à suivre les pas de Bob Dylan au tout début de sa carrière. Ce coup d’éclat, pièce centrale du disque, convoque le souvenir d’un couple de clochards célestes qui effrayait tant Nick dans le village de son enfance, les transformant en Bonnie and Clyde des temps modernes. Sur elle : ‘Her only crime was to love more than she was loved / An easy crime to commit…’. À propos de lui: ‘Jesus was a boy like any other / He just tasted a shitload of acid…’. Nick, dans sa conclusion questionnant le concept de normalité : ‘Wish I’d known them then / Wish I knew them now’. La déchirante modulation harmonique sur laquelle ces mots sont chantés le souligne elle-même : les ‘fous’ sont parfois des héros mésestimés.

Combien d’embranchements dans la vie de ces losers magnifiques ? Combien de destins brisés peuvent se raccrocher à l’espoir ? ‘Sooner or later / The night reveals the stars’ chante Nick Wheeldon sur l’avant-dernier titre à la Big Star du disque, comme pour consoler les ‘enfants’ qui rentreront sur scène après lui un jour — à moins que ce ne soit pour se consoler lui-même. Juste après, Summer Prey renoue avec le groove de You Can’t Have It All au cours d’une jam fiévreuse de sept minutes, portée tout du long par un unique pattern de huit croches à la basse, mineur et obsessionnel. Guitares lysergiques, rhythm and blues hanté, breaks country honky tonk anguleux, et explosion de cuivres post-bop atonaux à la Charles Mingus s’y succèdent dans une ambiance surréelle. ‘I’m the widow of the great white shark / trapped inside its bones’ y délire Nick. À priori pas grand chose à voir avec la ballade Sooner Or Later. Les deux derniers titres de Tadpoles, aussi différents soient-ils, semblent pourtant chacun renvoyer à l’idéal de Gram Parsons, cet autre destin brisé qui rêvait de ‘Cosmic American Music’ au cours des années 70. Qui aurait prédit que cinquante ans plus tard, un discret et néanmoins prolifique artiste anglais exilé en France finirait par faire les mêmes songes?

Dans disques par Cyril Servain